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Entretien sur "La Dissociété" dans les Dernières nouvelles d'Alsace

Par Jacques Généreux • Débat européen • Vendredi 20/10/2006 • 5 commentaires • Version imprimable

Jacques Généreux :« Le modèle néolibéral repose sur l'amputation brutale d'une de nos aspirations, celle de bien vivre ensemble, au profit de la seule aspiration à s'affirmer soi ». (Photo DNA - Philippe Dobrowolska)

Jacques Généreux pointe les risques d'une société fondée sur la performance individuelle, la compétition généralisée et le chacun pour soi.

Dans votre livre (*), vous analysez la crise actuelle du politique et vous dites que ses racines sont plus profondes qu'on ne le croit.

Pourquoi des démocraties, qui sont des sociétés libres où les gens peuvent voter et changer de gouvernement, n'arrivent pas à régler des problèmes sociaux dramatiques ? Je suis parti de cette impuissance du politique qui entraîne la désaffection des citoyens pour la chose publique.
En prolongeant cette réflexion, je suis tombé sur la nécessité d'une enquête plus profonde. Nous sommes confrontés à une énigme : comment se fait-il qu'on constate tant de souffrance psychique des individus au travail, de stress, de dépressions, de protestations dans des sociétés qui dégoulinent de richesse, de progrès technologique ? Ce paradoxe pose une question qui va au delà de la simple crise politique. Pourquoi chacun d'entre nous ne cherche-t-il pas, et collectivement ne cherchons-nous pas, à faire autrement alors que nous le pouvons ?


La thèse que vous développez est que nous sommes dans une « dissociété », que la société évolue en isolant les citoyens les uns contre les autres...

Ce que j'appelle « dissociété » est la décomposition d'une communauté humaine, solidaire, soudée autour de l'idée de République ou de nation, en sous-communautés rivales, repliées sur elles-mêmes. Et à l'intérieur même de ces sous-communautés l'extension d'un principe de compétition généralisée entre les individus, l'installation d'une nouvelle culture où l'on ne s'épanouit que dans la performance individuelle et donc la rivalité avec les autres. Aux Etats-Unis, vous avez des manifestations très concrètes de ce phénomène avec la construction depuis une vingtaine d'années de villes privées, barricadées, où ne vit qu'une catégorie de population : soit une catégorie sociale, soit une classe d'âge. La dissociété, c'est cet éclatement dans une société où on vit de plus en plus difficilement avec les autres.


Vous dites que cette « dissociété » est le fruit de l'évolution « néolibérale » de la société. Cette orientation n'est pas une fatalité économique, selon vous, mais un choix politique...

On nous dit que la nouvelle tournure du capitalisme mondial est une loi naturelle, une évolution inéluctable de l'économie. Tout cela est faux ! Aucune mutation économique, technologique ou démographique n'impose un système de compétition généralisée et un recul du contrôle public de l'économie ! Il y a des choix politiques délibérés, qui se sont effectués progressivement à partir de la fin des années 1970, pour aller vers une société de ce type.Les pays occidentaux ont abandonné le consensus socio-démocrate de l'après-guerre qui était un accord sur le partage des gains de la croissance entre le travail et le capital, une certaine régulation de l'économie, et une priorité donnée à la croissance et à l'emploi dans les politiques économiques.Les priorités se sont renversées à la fin des années 1970. Ce changement de rapports de force est politique : ce n'est pas la technologie ou des martiens qui sont tombés du ciel pour dire "maintenant on fait comme ça !"

La rupture de l'équilibre d'après-guerre est le fruit de plusieurs facteurs : l'effondrement progressif du système soviétique, et des régimes communistes en Europe, ainsi qu'un phénomène de générations. Les dirigeants et cadres qui arrivent au pouvoir à la charnière des années 1970-1980 ont objectivement intérêt à un renversement des priorités de la politique économique vers la lutte contre l'inflation et une meilleure rémunération du capital parce que ce sont des générations qui, grâce aux politiques anciennes menées pendant les trente glorieuses, ont pu accumuler un capital immobilier ou financier.

Ce choix politique se manifeste par le renversement de la politique monétaire et par la libéralisation de la circulation internationale des capitaux. Se crée alors une nouvelle compétition qui change totalement de nature. Avant, vous aviez une concurrence sur les produits, sur les biens pour qu'ils captent le mieux les marchés. Cette concurrence saine est remplacée par une compétition entre managers pour avoir le meilleur taux de rentabilité à court terme et ne pas se faire lâcher par les actionnaires.

Mais avait-on le choix de ne pas suivre cette évolution de libéralisation des mouvements de capitaux ?

Quand les Etats-Unis, puis la City, commencent à déréglementer les marchés financiers, cela crée une pression sur les autres, c'est vrai. Mais cet argument qui est « on ne peut pas ne pas suivre le mouvement » n'est pas très sérieux si vous considérez qu'un petit pays comme le Chili n'a pas suivi le mouvement, a toujours maintenu des contrôles stricts et des taxes sur les capitaux et ne s'en est pas plus mal porté. La Malaisie, au moment de la crise asiatique au milieu des années 1990, est sortie de la tourmente en décidant de fermer ses frontières aux capitaux. Et la Chine construit son développement économique sur un système qui met sa monnaie et son marché des capitaux à l'abri des mouvements de la finance internationale.

Vous ne proposez pas de modèle politique alternatif et dites qu'il faut avant tout mener une bataille d'idées...

Pourquoi acceptons-nous un système économique qui fait souffrir le plus grand nombre et nous conduit à une impasse écologique monumentale, juste au profit de quelques minorités qui détiennent le capital ? C'est une forme de servitude volontaire. Selon les néolibéraux, cette dureté est acceptée car elle s'inscrit dans la nature humaine qui est la loi de la jungle et le « chacun pour soi ». Mais nous avons tous l'expérience dans notre vie que nous ne sommes pas que ça. Nous avons autant besoin d'être aimés, d'aimer, d'avoir des relations pacifiées avec les gens !
Le modèle néolibéral repose sur l'amputation brutale d'une de nos aspirations, celle de bien vivre ensemble, au profit de la seule aspiration à s'affirmer soi. Si nous acceptons la conception de la nature humaine portée par le modèle néolibéral, c'est parce qu'elle est ancrée dans l'histoire moderne des idées. La totalité des courants de la pensée politique, depuis Descartes, et des penseurs comme Hobbes, défendent cette conception dissociée d'un individu. Mon propos est qu'il faut se débarrasser de cette culture fausse. Nous sommes avant tout des être sociaux. La nature humaine se fonde sur une double aspiration : à « être soi » et à « être avec les autres ». Une société humaine est celle qui permet une interaction harmonieuse entre ces deux aspirations !

Propos recueillis par Elodie Bécu

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Commentaires

SAUVONS LE DARFOUR par chiche le Vendredi 20/10/2006 à 19:00

Bonjour,

 

300 000 morts, 3 millions de deplaces, le Darfour c’est l’enfer sur terre, on peut arrêter le conflit.

Notre campagne : Que comptes faire les candidats à la présidentielle pour le Darfour s’ils sont élus ?

 

pour comprendre les enjeux du conflit du Darfour et trouver des moyens d'action, un seul site www.sauverledarfour.org

<a href="http://www.sauverledarfour.org"><img src="http://www.sauverledarfour.org/logo_2.jpg" border="0"></a>


Néolibéralisme et compagnie. par DAGUET le Samedi 11/11/2006 à 10:03

Depuis la géniale invention de l'incantation économique par A. Smith, la technique ne fait que se développer.
Le néo-libéralisme dernier avatar des accapareurs est en train de vivre ses dernieres messes.
Nul doute qu'un "alter-capitalisme", est en train de fourbir les nouvelles formules magiques, qui justifieront le détournement des ressources de notre terre au seul profit de ces angoissés de l'immortalité que sont les rapaces.
Dénoncer les grossières "mains invisibles" et ces fameuses choses qui s'obstinent à n'être jamais égales par ailleurs est indispensable.

Mais ce n'est rien à côté de la véritable nuisance que constitue le détournement de la pensée humaine à la seule récusation de ces pseudo-théories.

Des générations d'économistes ont prospéré à l'ombre de la loi de l'offre,en dissertant savament sur les catastrophes qu'elle ne manquait pas d'entrainer dans la vie de tous, sans penser une seconde que cette énergie aurait pu être employée organisée l'activité humaine et la répartition des richesses au profit de tous.

A part quelques quelques accidents (Marx,Keynes) les théories néo-classiques n'ont cessées d'expliquer au nécessiteux pourquoi il était important pour eux d'enrichir les nantis.

Pourquoi les économistes s'intéressent-ils si peu à l'économie?


La dissociété, c'est Corte, puis Généreux ! par L. de B. le Vendredi 24/11/2006 à 14:50

Vous omettez de dire que c'est Marcel de Corte, l'auteur du terme dissociété, mais ses opinions sont assez différentes des vôtres, bien qu'il considère comme Maulnier que "le fascisme et le communisme sont les symptômes de décomposition de la société libérale" !

Votre erreur monsieur Généreux, est de croire que l'alternative au libéralisme est le socialisme alors que ce n'en est que l'avorton. L'alternative au libéralisme est le conservatisme.

Bonne continuation.


Le Sarko-style par Heisserer le Vendredi 01/12/2006 à 11:12

Le Sarko-Style.

 

Nicolas Sarkozy était l’invité de l’émission « A vous de juger » du jeudi 30 novembre 2006 au cours de laquelle il a présenté son (futur) programme de Présidentiable.

 

On ne s’arrêtera pas sur cette candidature auto-proclamée, ni sur ses dites propositions de rupture. Les adhérents de l’UMP en décideront. Gageons qu’ils feront le bon choix.

 

Non nous ce qui nous a intéressé et frappé, c’est son style.

 

Beaucoup, même dans nos rangs, le trouve incisif, percutant, mordant, persuasif, pour tout dire efficace.

 

C’est sans doute vrai. Sarkozy séduit une partie importante de (son) l’électorat.

 

Pourtant à bien y regarder, son style est à l’image du reste du personnage et de ses idées, c’est-à-dire réducteur, simpliste, larmoyant, autoritaire et habile.

 

Halte à la fascination. Passons-le au crible. Décryptons ce qui fait sa principale (pour ne pas dire unique) force.

 

Si la gauche fait correctement ce travail et arrive à montrer qu’un beau parleur cache en fait un petit politique, elle se donne de bonnes chances de gagner.

 

Si elle oublie de faire cette pédagogie (les médias ne le feront pas), elle n’est pas dans son rôle.

 

Ne courons pas ce risque et analysons le Sarko-Style.

 

Il arrive que ce qui est sur-exposé ne soit pas vu.

 

Ce style pourtant obéit à quelques règles simples.

 

1) La généralisation abusive.

Pour justifier la mise en cause de l’idée de liberté conditionnelle,

Pour justifier le développement du fichage (en l’espèce génétique),

 

Sarkozy s’appuie sur quelques exemples et en tire abusivement des règles/lois générales.

 

2) L’écoute compassionnelle.

Pour faire passer ses idées les plus répressives et régressives (sur la récidive, la délinquance des mineurs, la suppression de certains minima sociaux)

 

Sarkozy s’appuie sur la souffrance des victimes et s’affirme en Sauveur-Protecteur de la Veuve et de l’Orphelin.

 

 3) La flatterie assumée.

Pour avances ses idées les plus rétrogrades en matière de relance de l’emploi et de l’activité (réduire le droit de grève, faciliter les licenciements, mettre un terme au CDI, etc.)

 

Sarkozy, tout sourire, donne raison à tous ceux qui lui donnent raison.

 

 Il suffit de le contredire un tantinet pour qu’il s’énerve et (re)devienne agressif et autoritaire.

 

4)  L’affirmation éhontée.

Pour persuader ceux qui ont tout à perdre (moins d’impôts égale moins de dépenses de solidarités) d’une politique réservée aux mieux lotis (déductions fiscales intégrales pour les dépenses mises en œuvre par les familles aisées, suppression des droits de succession)

 

Sarkozy explique sans sourciller qu’il leur faudra seulement compter sur eux-mêmes (se former, s’endetter pour se loger, travailler plus).

 

5) L’euphémisme mensonger.

Pour donner envie aux Français de rompre avec leur modèle social basé sur les idées de justice, de solidarités, d’équilibre et de mesure,

 

Sarkozy vante les idées de réussite, de mérite, de prise de risque et de dynamisme

 

Comme si ces idées valaient pour tous alors qu’elles ne sont adaptées que pour ceux qui ont déjà réussi.

 

Chacun sait qu’une telle politique accroît les inégalités et la précarité.

 

Elle génère une fausse concurrence d’où ne peuvent sortir gagnants que les plus armés et résistants.

 

Conclusion :

 

Acceptons qu’il y ait quelque chose de magique dans le Sarko-Style.

 

Et reconnaissons aussitôt qu’à l’instar de toute magie, que celle-ci ne repose que sur des artifices.

 

Il nous revient de les déjouer en les décryptant.

 

Saurons-nous le faire à temps !

 

L’ère des démagogues autoritaires est devant nous.

 

 Pascal Heisserer.


Malheureusement... enfin! par Nicolas le Mercredi 08/10/2008 à 22:00

J'ai écouté ce soir 07 octobre 2008 Mr Généreux sur la 1ère chaîne Radio de la RTBF (Radio Télévision Belge de langue française) et j'ai été à moitié séduit. Les solutions préconisées à la crise actuelle ne me conviennent pas ce qui explique ma semi-réticence. Par contre j'abonde dans son sens et je dis qu'à la veille de mes 58 ans, cela fait 40 longues années que je devine que ce cheminement de la finance et ce pourrissement de l'être par l'argent sous toutes ses formes et dans tous ses états nous conduisent droit dans le mur! Sans doute fallait-il en abattre un, celui de Berlin, pour pouvoir arriver au bout de nos souffrances morales et de notre Société malade avec le risque de connaître une misère noire! De condition modeste, j'ai toujours regardé avec un doute certain ces années qui défilaient. Depuis 5 ans c'est l'écoeurement de par une débauche de publicités mensongères, de statistiques truquées et tronquées, d'affirmations erronées, de prise du Pouvoir par le seul fait du Pouvoir économique qui soutient son Candidat. Cela s'appelle donc bien la Dictature. Quelle soit celle du prolétariat ou celle de la finance, je n'en voulais pas, plus.
Aujourd'hui, tout le monde s'étonne, découvre, tremble, et songe à poursuivre sans perdre aucun acquis. Que ce soit l'autre qui les perde! Soudain, un billet de 50,00 € perdu via une banque soi-disant forteresse met le feu aux poudres.
Toute dictature prend fin. Comment l'intelligence première voire primaire de l'être humain a-t-il pu refouler une prise de conscience aussi longtemps ? Freud lui-même ne le comprend sans doute pas! Et malgré cela, les Chaînes TV continuent bassement à diffuser des pubs écoeurantes sur des produits dont nous n'avons pas besoin et qui nous ont donné: problèmes cardio-vasculaires, cancers, dépressions... le tout soigné par d'excellentes pilules colorées issus de laboratoires et de firmes pharmaceutiques puissantes en argent.
Trust, syndicats, multinationales, tous et toutes vous nous avez tués. Vous avez sali notre chemin et meutri nos illusions. Plus personnes aujourd'hui n'est Poète mais certains écrivent en masse car c'est du fric. Mes 12 ans ont été bercés par Brassens, Brel et Ferré. Boris Vian et St Germain des Prés.
Mais comme dit Mouldji, "Tout fout l'Camp".
Bonjour Tristesse.
Nicolas - 58 ans demain - Professeur de français et d'histoire - Belgique



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