Mars 09 21

Version imprimable "La grande régression" -Conférence publique

Marseille. Jeudi 9 avril 2009 à 18h45

Jeudi 9 avril 2009 à 18h45 : Conférence : "La grande régression" par Jacques Généreux ... Hotel du Département - 52 avenue de Saint-Just, Marseille 4e

 

Les trois derniers siècles de l’Occident, ceux de la « modernité » furent le lieu d’une bataille ininterrompue pour les libertés publiques, les droits de l’homme, l’humanisation du système économique, la démocratie, les droits sociaux, le règne de la raison, etc. En somme, un combat pour l’émancipation humaine face à l’obscurantisme, face aux dictats de la nature, des puissants ou des clercs.

Or, depuis trois décennies, au moment où semblait s’imposer la figure de l’individu autonome, la maîtrise politique de l’économie, l’esprit scientifique et le modèle démocratique, c’est-à-dire au sommet du mouvement de la modernité, voilà l’Occident emporté et une part de ses élites fascinée, par un retour en arrière général : déconstruction des droits sociaux, atteintes aux libertés publiques au nom de la sécurité, mépris pour le suffrage populaire (référendums européens), progrès du fondamentalisme religieux, retour à l’ordre moral et au contrôle des individus par leur communauté, déshumanisation du travail, retour au capitalisme sauvage et à la concurrence sans freins, soumission aux « lois naturelles » de l’économie.

Ce n’est pas là qu’une énième phase contre révolutionnaire, alliant comme toujours les forces de l’argent et de la conservation contre l’émancipation des masses. Nous ne sommes pas dans une pause dialectique préparant un nouveau progrès de la modernité libérale mais plutôt dans les spasmes destructeurs d’un mouvement qui a épuisé son avenir. À ce stade ultime, le projet moderne de l’émancipation n’est pas victime de ses ennemis objectifs, il est victime de son propre accomplissement.

 

En effet, ce projet est vicié par son erreur anthropologique fondatrice – le mythe de l’individu autonome – à partir de quoi s’est nouée l’erreur libérale qui vise la réalisation d’une bonne société par la libération de l’individu. Or, en « libérant » les individus des liens sociaux et de toute forme de transcendance, la modernité libérale, en son achèvement, n’engendre pas la liberté ; elle détruit plutôt les éléments constitutifs de l’être humain qui est un être social construit par ses liens ; elle engendre l’atomisation des sociétés humaines, la perte anxiogène de l’idée même de vérité, le désordre et l’insécurité qui, à leur tour, peuvent susciter la fascination pour n’importe quelle idéologie rétrograde susceptible de restaurer un peu de sens, d’ordre et de société.

 

La modernité ne peut plus comme autrefois sortir de cette impasse par un nouveau progrès de l’idée libérale : il n’y a plus de liens à délier, mais seulement des liens à reconstruire. Le défi du XXIe siècle est d’inventer une nouvelle modernité fondée sur les liens sociaux qui libèrent l’individu et non plus sur la libération individuelle qui délie les humains. À défaut de cette bifurcation radicale, la seule façon d’avancer, devant le mur infranchissable d’une modernité libérale achevée, sera de repartir en arrière dans une grande régression anéantissant la promesse moderne de l’émancipation.